L’après-Wade a déjà commencé

« Le meilleur reste à venir », promettaient les affiches électorales du président-candidat Abdoulaye Wade. Les Sénégalais ont donc accepté, en votant massivement (70 % de participation, chiffre exceptionnel en Afrique) ce 25 février, de reconduire celui qui leur réclamait plus de temps pour achever réformes et grands travaux. Oubliés, les chantiers de Dakar en retard. Balayée, la « désillusion » annoncée par ses détracteurs et une partie de la presse locale et internationale. Envolés, le désenchantement et l’usure du pouvoir. Renvoyée aux calendes dakaroises, la fin de règne annoncée.
Le chef de l’État était quasiment le seul à y croire. Et il a eu raison. En clamant haut et fort, durant les vingt et un jours de campagne électorale, qu’il l’emporterait dès le premier tour, Abdoulaye Wade avait fait preuve d’arrogance ou à tout le moins d’imprudence. Ses adversaires croyaient au coup de bluff. À tort. À 81 ans, Gorgui (« le Vieux » en wolof) a remporté son pari : rempiler pour un dernier mandat de cinq ans à l’issue d’un scrutin aux allures de plébiscite. Et, au passage, faire taire tous ceux qui annonçaient sa chute imminente. Comme souvent lors d’élections présidentielles en Afrique, le décalage entre une intelligentsia frondeuse, qui s’abreuve des discours de l’opposition, et le pays profond, qui fait le choix de la « prime au sortant » et de la continuité, s’est révélé au grand jour. En obtenant plus de 55 % des suffrages exprimés et en l’emportant dans la quasi-totalité des trente-cinq départements que compte le pays, dont une grande partie à la majorité absolue, Wade a créé la surprise et s’est évité un second tour à risque. Le jeu des alliances, au Sénégal, est toujours un exercice périlleux…
Autre enseignement du scrutin : la performance d’Idrissa Seck, ex-homme de confiance de Wade. En obtenant la deuxième place avec près de 15 % des voix, il postule à la succession annoncée de Gorgui. Sorti de prison en février 2006, Seck, malgré la mobilisation de son parti Rewmi (non autorisé), n’a évidemment pu donner sa pleine mesure. Et ce même si ses moyens financiers - paramètre non négligeable en campagne électorale - sont largement supérieurs à ceux de la quasi-totalité des candidats, à l’exception de Wade. Mais l’opinion a certainement eu du mal à comprendre le jeu auquel il s’est livré avec le chef de l’État au dernier moment. Leurs rencontres plus ou moins secrètes, cette impression de vouloir « recoller les morceaux » in extremis, cette posture « un pied dedans, un pied dehors » du camp présidentiel ont en partie brouillé son image. Il n’en demeure pas moins qu’il est l’autre gagnant de l’élection, même si son score ne correspond pas à ce que ses partisans prédisaient. La jeunesse est avec lui, il dispose d’un fief quasi inexpugnable (Thiès), a de l’argent et le temps pour lui (47 ans). « Idy, c’est Wade en plus jeune, explique un connaisseur. C’est son fils spirituel, une copie conforme. » Les Sénégalais doivent donc apprécier ce profil : les deux représentants de la famille « libérale » recueillent plus de 70 % des voix !

Parmi les grands perdants, le socialiste Ousmane Tanor Dieng. Crédité, y compris chez ses plus fervents détracteurs, d’une « bonne campagne de terrain », il n’est que troisième, avec un peu moins de 14 % des suffrages exprimés. Soit le plus mauvais résultat d’un candidat PS dans l’histoire du Sénégal. Pour mémoire, Abdou Diouf avait recueilli plus de 41 % des voix en 2000. Tanor a dû composer avec un parti en proie aux « transhumances », jolie appellation définissant les mouvements de ses cadres vers d’autres cieux politiques, généralement le PDS. Ainsi de Mbaye Jacques Diop, président du Conseil de la République, qui, aux côtés d’Assane Diagne, Djibo Kâ ou Iba Der Thiam, a contribué à la victoire du candidat Wade. Mais également avec la dissidence de Robert Sagna, maire de Ziguinchor. Et s’il a limité la casse en intégrant le trio de tête dont les scores dépassent les 10 %, contrairement à Moustapha Niasse, Robert Sagna, Abdoulaye Bathily ou Landing Savané, Tanor va devoir se remettre en question. Moins de 14 % alors qu’on est depuis plus de dix ans à la tête d’un parti de poids comme le PS, doté de moyens importants, en menant une campagne intéressante, c’est bien peu.
Les législatives de juin devraient être un éclairage important sur la réalité de l’échiquier politique sénégalais. Compte tenu du fait qu’une présidentielle s’attache plus aux personnes qu’aux partis. L’éventualité d’une alliance Tanor/Seck face au PDS n’est évidemment pas à exclure. D’autant qu’il s’agit presque d’une nécessité face à la machine PDS. Les deux hommes parviendront-ils à s’entendre ? C’est une autre affaire. Chacun fourbit ses armes et devra, en outre, tenir compte de ses troupes. Le PS ne pourra faire l’économie d’un renouvellement de ses cadres et de sa direction. Bref, tirer les conclusions de sa défaite, Tanor le premier. Seck, lui, devra gérer son positionnement aujourd’hui plus flou qu’hier. Le leader de Rewmi a toujours été avec ou contre Wade. Maintenant, personne ne sait dans quel camp le situer.
En attendant, Wade a cinq années devant lui pour tenir ses promesses et finir ce qu’il a commencé. En demandant aux Sénégalais de jouer la prolongation à ses côtés, le « temps d’achever son œuvre », Gorgui sait que rien ne lui sera épargné. En revanche, quel que soit le deal passé avec Idrissa Seck à l’occasion de leurs récentes rencontres, Wade, après avoir savouré sa victoire, pourra contempler la bataille engagée pour lui succéder. 2012, c’est loin. Mais l’après-Wade a déjà commencé. En fait, la vraie question de la présidentielle de 2007 consistait à savoir ce que pesaient réellement les dauphins putatifs : Niasse, Seck, Tanor, etc. Les observateurs avisés savaient que l’intérêt majeur du scrutin, la réélection de Wade faisant peu de doute, consisterait à savoir qui arriverait en deuxième position et revêtirait ainsi le costume de prétendant le plus sérieux. Réponse : Idrissa Seck… Qui d’autre ? Dans le camp présidentiel, il y a d’abord le parti. Numéro deux du tout-puissant PDS, le Premier ministre Macky Sall postule évidemment au rôle de tête d’affiche. Quid de Djibo Kâ, chef de file de l’URD (Union pour le renouveau démocratique) ? Il semble se positionner, prétend qu’il n’exclut rien. Il y a également, c’est en tout cas la rumeur dakaroise, le scénario dynastique, qui verrait Karim Wade briguer la présidence. Même si l’intéressé, par ailleurs fort discret au cours de la campagne, a toujours réfuté cette hypothèse, rien ni personne n’empêchera les Sénégalais de l’évoquer. Enfin, Ousmane Tanor Dieng peut toujours espérer profiter des luttes de clans au sein de la famille libérale. Ce n’est un mystère pour personne : Seck ambitionne de reconquérir le PDS qui, lui, voit déjà revenir quelques cadres opportunistes de Rewmi… Grosse bataille en perspective dont le PS peut espérer tirer avantage. À condition de rassembler ses forces vives et, surtout, de s’en découvrir de nouvelles.
Cette course pour le moins précoce à la succession n’est pas sans risque. Elle va inciter ses principaux participants à se mettre en ordre de bataille, à chercher moyens financiers et humains, quelle que soit la manière. La boîte de Pandore est ouverte, personne ne sait ce qu’il en sortira. Une chose reste cependant certaine : cinq ans de politique politicienne en lieu et place d’une gestion réelle, saine et à long terme, voilà un luxe que le pays ne peut s’offrir.

par MARWANE BEN YAHMED