RETOUR SUR LA CHUTE D’UN « DINOSAURE » Comment Abdoulaye Baldé a déraciné Robert Sagna ?

RETOUR SUR LA CHUTE D’UN « DINOSAURE »
Comment Abdoulaye Baldé a déraciné Robert Sagna ?


Ce vendredi 10 avril, Ziguinchor allait fêter son nouvel édile en grand format : combat de lutte, concert gratuit de Youssou Ndour, etc. Tout aux frais du maire Abdoulaye Baldé. Des festivités reportées sine die à cause du décès de l’épouse de Karim Wade. Il reste que cette générosité minutieusement orchestrée depuis 2005 a finalement eu raison de « Robert ôlôli ».

Tristesse et morosité. Voilà deux mots, expressifs, sans doute, pour camper le décor à la mairie de Ziguinchor. Ce vendredi, vers 14h, un soleil écrasant accable la ville. C’est à cette heure que notre taxi s’immobilise au portail de l’hôtel de ville. Notre guide, un correspondant de presse, dit sa peine de ne pouvoir nous conduire sur les lieux. « C’est dur ! », avait lâché un autre confrère avant que nous n’embarquions. C’est vrai, c’est dur ! A l’entrée de la vieille bâtisse, crasseuse, deux hommes sont assis sur une grande table. Ils balancent les pieds, les doigts entrecroisés, le regard absent. « C’est fini ! », jette un homme. Il vient de finir les marches conduisant aux bureaux du premier étage. Incroyable !

Les couloirs étroits ressemblent, désormais, à des boulevards. On circule librement dans la ruche d’alors. Vingt quatre ans de règne sont interrompus. « C’était le va-et-vient incessant d’un monde grouillant », se souvient le même confrère. Une porte s’ouvre, au fond du bureau, un homme, la cinquantaine. Il a les yeux plongés dans une pile de documents. « Nous préparons les dossiers de la passation », nous lance-t-il. Il s’agit du directeur de cabinet du maire Robert Sagna, Yaya Mané. « C’est l’éminence grise des lieux », nous avait-on dit au moment où nous prenions rendez-vous avec lui. C’est un homme qui manie, à merveille, la langue de Molière. Dans la recherche d’une salle pour l’entretien, il déclame, l’air enjoué, « Demain dès l’aube… » de Victor Hugo. « Prémonition ! », se serait-on écrié si la scène s’était passée avant le scrutin du 22 mars. C’est clair : Robert Sagna et son équipe sont partis. Tel le poète, à la recherche de sa fille noyée dans la Seine.

A la gare routière de Ziguinchor, s’affichent, encore, trois grands posters en couleur d’Abdoulaye Baldé, 45 ans, tombeur du « dinosaure » Robert. Ses postures sont différentes. Tantôt les bras grandement ouverts, tantôt le sourire large, le tout derrière un paysage exubérant. « C’est l’argent qui a parlé », lance, avec le sourire, un homme, la quarantaine. A Ziguinchor, tous sont unanimes à reconnaître que la campagne de la Coalition Sopi 2009 est sans commune mesure avec celle du maire sortant. « Sa caravane était imposante, sa communication, sa sono », énumère le secrétaire national chargé de l’administration du Rassemblement des écologistes du Sénégal (Res), Ousmane Sow Huchard. « Baldé et son équipe ont mis le paquet », conclut-il, sourire aux lèvres, interpellé sur la question juste après le défilé du 4 avril, à Ziguinchor. Le paquet ? « C’est une longue histoire qui a démarré en mars 2005 », lâche Abdou Faty secrétaire général du Syndicat des enseignants libres du Sénégal/Authentique (Sels/Authentique) pour déflorer l’euphémisme.

LE PAQUET

C’est, en effet, à cette date que le secrétaire général de la présidence est entré en politique, démissionnant de ses fonctions d’Inspecteur général d’Etat. Puis s’ouvre une interminable série d’actes d’une générosité, vraisemblablement, bien calculée et « scientifiquement » planifiée. Ses cibles sont multiples et diversifiées. Mais, sa cible de prédilection, c’est la jeunesse. Elle qui a dû faire bondir le corps électoral de 40.000 à 100.000 électeurs dans une population communale estimée à 250.000 habitants. Un de ses derniers actes de « bienfaisance » résonne, encore fort, dans les esprits, à Ziguinchor. Au total 381 bacheliers de la région, non orientés, en furie, se sont vus ouvrir les portes de la nouvelle Université [privée] catholique de l’Afrique de l’Ouest (Ucao). A quelques semaines du scrutin du 22 mars.

Baldé couronne, ainsi, de fort belle manière, sans doute, une longue série d’actes de bonté. « Baldé a équipé les Associations sportives et culturelles (Asc) du département de Ziguinchor de la tête au pied », se félicite le sénateur Mamadou Lamine Sakho, proche du tout nouveau maire de Ziguinchor. Des Asc, appuyées financièrement, se sont même lancées dans les affaires en gérant des boutiques ou des cybers. Le tournoi de foot Abdoulaye Baldé cloue au pilori celui du maire. Les finales sont montrées à la télévision nationale. Tout comme les combats de lutte avec frappe avec des entrées gratuites et plusieurs autres activités du secrétaire exécutif de l’Anoci brisent le « ghetto » dans lequel est confiné Ziguinchor. C’est le temps de la médiatisation !

La présidence de la République, un mystère pour nombre de Ziguinchorois, naguère, ne l’est plus. « Grâce à Baldé », précise un journaliste. De jeunes cadres tels Malick Sonko, Ousseynou Bèye, Mamadou Dondo Cissé, Lanssana Diao, etc. débarquent à la présidence. « A Dakar, Abdoulaye Baldé fait embaucher des jeunes de Ziguinchor dans plusieurs sociétés de la place et lance quasiment, en pleine campagne, la radio Zig FM », témoigne le secrétaire général du Rassemblement des patriotes républicains (Rps), Bassirou Sagna, ex-chargé de mission à l’Anoci. Ses actions en direction des femmes, entamées avant 2005, à Oussouye, en particulier, s’amplifient. « 82 Groupements d’intérêt féminins ont été financés à hauteur de plus de 200 millions de frs CFA », annonce le sénateur Gassama.

L’année dernière, le Kekendo, un mouvement d’étudiants de l’université Cheikh Anta Diop a reçu Baldé au campus. Une cérémonie « arrosée » par une pluie de 15000 tickets de repas de restaurant Universitaire. Même dans le flux d’étudiants boursiers en partance pour l’étranger, Ziguinchor s’est fait une place honorable. Les actions sociales touchent tous les lieux de culte, rénovés et équipés en sonorisation comme la Cathédrale Saint-Antoine de Padoue. « Il n’y a pas un seul imam de village qui n’ait été à la Mecque », précise Bassirou Sagna. Il s’implique dans les cérémonies traditionnelles à coups de millions et équipe d’ambulance tous les postes de santé.

Le tout nouveau premier magistrat de la ville a marqué son espace ses quatre dernières années en débarquant régulièrement dans sa ville, chez sa mère, au quartier Boucotte. « Il retourne toujours à Dakar après avoir quasiment laissé derrière lui quelque 5 millions de frs CFA », explique un journaliste. « Il est maire avant la lettre », commente Mamadou Lamine Sakho qui magnifie « l’humilité », « la disponibilité », et la « grande capacité d’écoute » de Baldé. « Tout le monde, à Ziguinchor, connaît son numéro de téléphone. Rien à voir avec le maire Sagna qui loge à l’hôtel pendant ses séjours dans la ville », souligne, avec force, Sakho. Lui qui ennoblit les 2000 volontaires « jetés » dans la campagne électorale avec un seul mot d’ordre : le porte-à-porte. Mme Baldé a aussi mis la main à la pâte. Sa cible ? Les dahiras, toutes confessions confondues.

Robert « ôlôli »

« Nous avions pensé que sentimentalement, les Casamançais allaient voter pour nous », confie Yaya Mané. Excès de confiance ou naïveté ? Sans doute les deux à la fois. Il pensait que « Robert ôlôli », (en diola Robert est des nôtres) allait fonctionner comme à l’accoutumée. Voilà une expression qui a quasiment perdu la tête de liste de Benno Takku Deferaat Senegaal (14 partis) et ses proches.

Quatrième maire de Ziguinchor après Jules Charles Bernard, Antoine Etienne Carvalho et Mamadou Abdoulaye Sy, Robert Sagna arrive à l’hôtel de ville en « diola » bon teint. Il est vite adopté. Et partout on chantonne « Robert ôlôli ». Ministre, il parvient à porter à 32 km (sur les 42 km de la commune) la voirie qui est du ressort de l’Etat. Ziguinchor brille de ses jolis asphaltes et de son éclairage public. La subvention aux Asc et au Casa-Sports est de 15 millions. L’aide scolaire à l’étudiant est fixé à 100.000 frs, par mois, pour 140 étudiants.

D’autres bénéficient de 50.000 frs par trimestre. « Normalement, ce bilan aurait dû pousser la jeunesse à nous appuyer », explique Mané. Tout de même, aux meetings du maire, c’est net. C’est « le pays » profond qui est là, composant l’écrasante majorité de l’assistance. La batterie est plutôt « diola ». « A la mairie même, le personnel est pour la plupart de l’ethnie du maire », fait remarquer un correspondant de presse.

Au lendemain des locales de 2002, le Cpc, alors vainqueur, corrige le « déséquilibre ». Des adjoints au maire d’autres ethnies entrent en force dans le Conseil municipal. L’électorat des premières heures de Robert Sagna est toujours là, confie un journaliste. « Mais, c’est ce refrain « Robert ôlôli » que la Coalition Sopi 2009 a exploité à fond », analyse le patron du Sels/Authentique, Abdou Faty. Et d’ajouter qu’on a fait planer l’idée d’une fracture ethnique si Robert passait. La Coalition Sopi, redoutant, sans doute, d’être emporté par le « Robert ôlôli », conseille à Baldé de parler diola dans ses meetings. Et ça a marché. Sur les 76 conseillers municipaux, la Coalition Sopi 2009 s’adjuge 61 contre 12 pour Robert Sagna, chef de file de la Coalition Benno Takku defaraat Senegaal, composée, majoritairement, par l’ancien Cpc à l’exception d’une partie du Parti socialiste. Pour autant, le « dinosaure » n’a pas désarmé. « Il n’a que 70 ans, alors que Me Wade est arrivé au pouvoir à l’âge de 74 ans ! », alerte Yaya Mané.

Hamidou SAGNA

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