Machiavel aujourd’hui
Machiavel aujourd’huiNé en 1469 à Florence (Italie), Machiavel rédige, à partir de 1513, Le Prince, qui assure au nom du philosophe sa célébrité universelle. « Le livre, [qui ne fut imprimé qu’en 1532, cinq ans après la mort de Nicolas Machiavel], a été admiré par Napoléon, Lénine, de Gaulle, mais aussi Mussolini ». Oscar Morgenstern, cité par Raymond Aron dans une préface au Prince, « déplore que les spécialistes modernes de la science politique n’aient pas soumis les préceptes de Machiavel à une analyse rigoureuse afin de dégager ceux qui, [aujourd’hui encore], gardent (…) une valeur opérationnelle ». Mais l’exercice passe inexorablement par la rupture avec les jugements moraliseurs de l’œuvre du Florentin sous peine de travestisse ment par ceux-là mêmes qui prétendent s’en inspirer.
Le trait commun aux princes « machiavéliques » est plutôt le manque de vertu machiavélienne. Ce dernier concept recouvre « les divers talents physiques et spirituels, que la nature peut donner à un homme ». Il « correspond alternativement ou tout ensemble à l’intelligence, l’habileté, l’énergie, l’héroïsme ». C’est sans doute cette vertu-là qui détermine, plus que toute autre chose, la manière dont un prince « doit se comporter pour acquérir de l’estime ». Premièrement, un prince vertueux doit « accomplir de grandes entreprises et donner de soi des exemples rares et mémorables ». Deuxièmement, il doit « donner d’insignes exemples de savoir-faire dans les problèmes intérieurs ». Troisièmement, il « doit (…) montrer qu’il apprécie les divers talents accordant travail et honneurs à ceux qui s’illustrent le plus en tel ou tel art ». Quatrièmement, enfin, le prince vertueux doit avoir « soin (…) de préserver la majesté de son rang, qui en aucune occasion ne doit être ternie ».
Le romancier et essayiste Jean Anglade, également agrégé d’italien, écrit que « le scandale a été que ce petit livre ait osé étudier, étaler au grand jour, noir sur blanc, une façon d’être toujours soigneusement enveloppée jusque-là de voiles hypocrites ». Un peu moins de dix ans après l’accession au pouvoir de l’opposant Abdoulaye Wade, l’initiative tardive d’une « grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance » servirait de voile hypocrite à l’agitateur de mille et une idées. « (…) Si l’on prévoit le mal longtemps à l’avance, écrit Machiavel, on peut facilement y porter remède ; mais si tu attends qu’il presse, la médecine vient trop tard, la maladie est incurable ». « De même dans les affaires d’État : si tu reconnais de loin les maux qui apparaissent en ton domaine, ils guériront vite ; mais faute de les avoir reconnus, si tu les laisses croître au point qu’ils éclatent aux yeux de tous, il n’est plus de remède possible », renchérit le secrétaire florentin.
Les nominations du président Wade « aux emplois civils » font souvent débat comme font débat, aujourd’hui encore, les qualités de la plupart de ses ministres. « (…) On peut juger de la cervelle d’un seigneur rien qu’à voir les gens dont il s’entoure », écrit Machiavel. « Quand [les ministres du prince], écrit-il, sont compétents et fidèles, on peut croire à sa sagesse (…) mais s’ils sont le contraire, on peut douter de ce qu’il vaut lui-même (…) ». D’aucuns pensent que le président Wade est moins fidèle en amitié que l’opposant du même nom. Sans doute parce que, de l’avis de Machiavel, « (…) celui qui cause l’ascension d’un autre se ruine lui-même ; il a pu pour ce faire employer l’habileté ou la force ; mais l’un et l’autre seront ensuite insupportables à celui qui a gagné en puissance ».
« Si les hommes qui paraissaient suspects au début du règne d’un prince ont besoin pour se maintenir de l’appui du prince, il pourra très facilement les gagner à sa cause. Ils le serviront alors avec d’autant plus de zèle qu’ils se sentiront plus en devoir d’effacer la mauvaise opinion qu’il avait d’eux en son début ». Ce dernier précepte explique peut-être mieux la façon dont Abdoulaye Wade s’accommoda de la transhumance, théorisée par Idrissa Seck, pour massifier un parti qui ne serait rien sans l’apport de cohortes entières de nouveaux « militants ». Pour n’avoir pas lu Le Prince, l’ancien Premier ministre n’en avait peut-être pas conscience. Beaucoup de ces transhumants se garderaient d’entretenir le président d’autre chose que du pays si ce dernier savait « fuir les flatteurs » qu’ils sont tous devenus. Aussi Machiavel exhorte-t-il le « prince avisé [à choisir] dans le pays un certain nombre d’hommes sages à qui (…) il permettra de s’exprimer librement, (…) sur les matières de son choix ». C’est que « le prince qui agit autrement est perdu par les flatteurs, on change souvent d’avis, selon le dernier qui a parlé, ce qui ne peut guère lui valoir d’estime ». Si Serigne Saliou Mbacké, de son vivant, était le dernier à parler au président, çà se saurait. Recevant le correspondant de la RFM à Mbacké, Pape Cheikh Fall, le défunt Khalif s’informa de son état de santé et lui dit toute la considération que lui inspire le métier de journaliste. Pape Cheikh Fall a souffert, plusieurs jours après son agression, de troubles de la vision pendant que couraient ses agresseurs. Ces derniers n’ont jamais été inquiétés. Visiblement, Wade n’a jamais parlé de presse avec le saint homme. « Un prince qui manque de sagesse ne sera jamais sagement conseillé », soutient Machiavel. « Les bons conseils, d’où qu’ils viennent, procèdent toujours de la sagesse du prince, et non la sagesse du prince de ces bons conseils », écrit l’auteur du célèbre « opuscule sur les gouvernements », titre originel du Prince. Pendant que le président Wade se montre « généreux » pour un très petit nombre de gens, toutes les ménagères se plaignent des prix trop élevés des denrées de première nécessité pour cause de surtaxe. « Un prince, écrit Machiavel, doit (…) se soucier peu qu’on le traite de ladre, pour n’être point porté à piller ses sujets, pour pouvoir se défendre, pour éviter la pauvreté et le mépris, pour n’être point réduit aux stratagèmes ». Wade est peut-être convaincu que l’argent le maintiendra au pouvoir aussi longtemps qu’il le voudra. C’est que le pognon, écrit Machiavel, « fait la démonstration de sa puissance là où aucune vertu ne s’est préparée à lui résister ».
« Le nombre des "machiavéliques" qui n’ont pas lu un traître mot de Nicolas Machiavel dépasse assurément (…) celui des "marxistes" qui n’ont point lu Karl Marx », commente Jean Anglade. Pour avoir lu Machiavel, le Camerounais Blaise Alfred Ngando publie Le Prince Mandela : Essai d’introduction politique à la Renaissance africaine. « Pour Ngando, le "Prince Mandela" et le "Prince" de Machiavel seraient mus par la même "valeur essentielle" : le patriotisme ».
Par Abdoul Aziz DIOP