Sénégal : la croisée des chemins

Publié le par guissguiss

De bonnes âmes m’ont fortement déconseillé d’écrire cet article de peur d’encourir les foudres du Prince.

Il n’y a pas de destin forclos ;
il n’y a que des
responsabilités désertées (HD)

De bonnes âmes m’ont fortement déconseillé d’écrire cet article de peur d’encourir les foudres du Prince. Il s’agit de ne pas hurler avec les loups sans cautionner les flagorneurs. Je n’ai donc pas de crainte et je vais aller droit au but. Sans broncher aux conséquences.
Le Sénégal est à la croisée des chemins. Partout, surgissent des foyers de tensions, lourds de tous les dangers. Crise économique, impitoyable guerre de succession avec un parti au pouvoir cannibale qui donne l’impression d’être peu soucieux du destin du pays, révolte des marchands ambulants, répression des manifestations de Kédougou, radicalisation de l’opposition un peu hébétée, querelles avec la presse nationale, révolte des Imams, banlieues poudrières, demande sociale accrue, veille d’élections de tous les périls et le sentiment général que le pays est à l’orée de grandes séditions dont nul ne peut prévoir de quoi elles sont porteuses, etc. Le tout, sur fond de peur, de terreur molle, d’incertitudes et d’inquiétudes. Tel est le constat qu’aucune rhétorique ne pourra occulter.
Si dire cela me ferait courir des dangers, alors j’en accepte le risque. Car, ce n’est pas faire du catastrophisme ou de la vaine critique ni de la subversion que de dire qu’il y a trop de foyers de tension dans ce pays sur fond d’un affaissement éthique et d’un renoncement intellectuel sans précédent. Nous ne sommes pas au bord du gouffre, mais le président de la République ne doit pas accepter que l’œuvre de toute une vie, avec des réalisations incontestables, soit dangereusement hypothéquée. Lui qui est entré dans l’Histoire par la grande porte doit en sortir par un vaste boulevard. Cela est encore possible. Il est possible de ne pas forclore la grande espérance de mars 2000. On a ri, pleuré, dansé, repris espoir ; porté par l’immense espérance qu’une aurore boréale venait de se lever sur le pays. Et, voici qu’«au bout du petit matin», c’est la gueule de bois pour beaucoup. Et, au sein du Pouvoir, une atmosphère étrange, surréelle de fin de règne, de méfiance, de peur larvée, de discours désarticulés, de culte de la médiocrité, de trafics d’influence, de luttes fratricides, de petites combines et de grandes magouilles. Faut-il ajouter à cet inventaire à la Prévert, la très prématurée guerre de succession ; «les visiteurs du soir» qui défont ce que certaines bonnes volontés essaient de construire en plein midi, prenant ainsi le risque d’opprobres futurs ?  
Point n’est besoin d’être prophète pour prédire que si le navire venait à prendre eau – ce que personne ne devrait souhaiter – les thuriféraires transis d’aujourd’hui seront les procureurs implacables de demain, expliquant qu’ils ont toujours été contre certaines choses mais qu’ils ne pouvaient pas faire autrement ! Ah les grandes habiletés ! Oui, les premières félonies viendront de ceux qui feignent d’être des inconditionnels (il y en a qui le sont vraiment) du président tout en travaillant à le miner : la ruse et la duplicité sont incontournables en politique, mais, l’intelligence politique des circonstances historiques, que Machiavel appelle vertu, c’est encore mieux. Le président, en homme intelligent, saura se garder de ses amis-là, car, ce ne sont pas eux dont l’Histoire retiendra le nom, mais lui et lui seul. Les historiens pourraient se demander, - terrible question - en parodiant Alain Badiou, de quoi Maître Abdoulaye Wade est-il le nom ? Pas d’attaques ad hominem : je m’intéresse à la dynamique d’ensemble, disant, en passant, que la fureur qui a saisi le Pds, soudainement pris dans un «cannibalisme tenace», et qui rejaillit forcément sur la marche du pays, m’exaspère prodigieusement. Je sais toute la difficulté de se livrer à l’exercice de la pensée libre – il n’est d’ailleurs de pensée que libre – dans ce pays, sans que ne se lève le soupçon fétide, à la mauvaise haleine. A cause des logiques partisanes : tout est mauvais ou tout est bon : ce qui est excessif, donc insignifiant. Penser, c’est penser dans le gris, comme les chats, la nuit ; accepter le labeur et la claudication qu’il présuppose, travailler à rendre intelligibles nos réalités.
L’intellectuel, à qui on ne cesse de demander d’élever la voix, est en mauvaise posture : quoi qu’il dise ou fasse, il serait toujours classé en pro ou en contre. Jamais en celui qui réfléchit à haute voix pour instaurer un débat fécond et heuristique ; pour tirer la sonnette d’alarme en cas de périls majeurs. Sans compter, ceux qui vouent au fait même de penser, une haine incandescente et vindicative ! Je me suis même demandé si, sous nos tropiques blafards, la parole de l’intellectuel est attendue et, si par aventure elle l’était, est-elle entendue ? Cependant, je suis résolu à penser en toute indépendance.   
Mon vœu secret est que ce propos que je n’assène pas, mais propose, soit le point de départ d’un débat loyal, sincère : sans injures, ni vociférations. Fraternellement. J’en rêve. De toutes les façons, les voix qui crient dans le désert finiront par être, un jour, reconnues, malgré tous les Hérode du monde ! «Le service de la vérité est le plus dur des services», a dit Nietzsche. Conseiller le Prince ce n’est pas lui dire qu’il est un nouveau Dieu –il ne vous croirait pas – mais lui dire ses convictions, ce qui paraît utile pour le pays ; lui dire ce qu’ont croit être juste, vrai, même si on se trompe : un Prince éclairé peut être «offusqué» par ce genre de Conseiller, mais, l’appréciera en son for intérieur, plus que les flagorneurs, plus que le Conseiller larbin, duplice et dissimulateur. Je l’ai dit : il peut y avoir écart, béance entre conviction et vérité, mais, le pays ne mérite pas d’être laissé en déréliction par la faillite de ses élites. De toutes ses élites : politiques, intellectuelles, religieuses, etc. Or et hélas, la pensée dans notre pays, souvent fourbe, est serve. Serve de l’argent, de l’ambition personnelle, duplice, versatile, velléitaire, incapable d’aller au bout de ce qu’elle pense. Grandiloquente aussi pour mieux occulter sa vacuité qu’une vaine rhétorique essaie de masquer : «Je ne pense pas un traître mot de ce que je dis, l’essentiel est que le Prince se dise voilà quelqu’un qui me défend, qui a compris ma vision (jamais précisée du reste) peut être serais-je récompensé et pourquoi pas, par un poste ministériel ou par toute autre sinécure ?» Ou, «elle est bien tournée ma petite phrase assassine, violente ma diatribe ; peut –être que le Prince pour fermer ma grande gueule, essaierait-il de me faire taire par quelques espèces sonnantes et trébuchantes qui me permettront d’achever ma résidence secondaire de Saly, d’épouser la femme (ou l’homme) que je convoite et de m’acheter la voiture de mes rêves ?» Quant au souci du pays, il pourra attendre. Que de discussions sans lendemain dans les salons feutrés, les alcôves bancals et les bars miteux ! Que d’aveux murmurés à voix basse, «des critiques» couchés et cachés qu’il ne faut surtout pas ébruiter quand ils viennent des supposés serviteurs du Pouvoir, de dénigrements et discours variables en fonction de l’auditoire, quand ce n’est pas le renfermement dans un silence prudent. Cela est rendu possible, je le réitère de nouveau, parce que notre société est malade de ne plus savoir d’où elle vient ni où elle va. Oublieuse de sa culture de paix et de dialogue.
C’est cette maladie qu’il faudrait nommer si nous voulons avoir une chance de rémission ; d’autant que je pressens que, ce que j’essaie d’articuler n’est que l’écume visible de cette maladie. Les assises nationales, pour ce que j’en comprends – ne sont ni pro ni anti Pouvoir, mais s’efforcent de poser le bon diagnostic. Elles n’en ont pas cependant le monopole. Y-a-t-il un choix possible entre soigner une maladie scrupuleusement diagnostiquée et «mourir guéri» ?
Or, rien n’est perdu si le président de la République, soucieux du pays et de l’Histoire, je le sais, prend les mesures idoines. Cela, en jetant les bases d’un dialogue sérieux avec l’opposition ; en réduisant le train de vie de l’Etat, en normalisant ses relations avec la presse mais, surtout en faisant de la résorption de la demande sociale la priorité de son gouvernement, en endiguant les dérives, en «civilisant» davantage son parti, en mettant fin aux gabegies de toute sorte. En tournant le dos à ceux qui lui disent que tout va bien dans le meilleur des mondes avec une mauvaise foi, de même qu’à ceux qui prédisent l’imminence de l’Apocalypse, en luttant de toutes ses forces pour l’émergence de consensus forts. En restaurant le dialogue social, en muselant tous les pêcheurs en eaux troubles de tous les bords qui rêvent de plaies et de bosses ; en faisant appel à toutes les compétences du pays avec comme unique principe, l’instauration de la paix : condition de l’émergence d’une démocratie consolidée. Le faisant, il s’assure une place enviable dans la postérité en laissant une marque définitive que rien ne saurait ternir. Il partira sans crainte pour lui-même et sa famille afin d’incarner la figure tutélaire du Grand Mawdo, du Patriarche.
Nul ne peut gouverner dans la tourmente. Si des situations inédites venaient à se produire lui seul en serait responsable devant l’Histoire. «Il ne suffit pas d’être un grand homme ; il faut l’être au bon moment.» Sachons raison garder pour que rien n’aveugle ou n’obère les nécessaires lucidités. Il y a dans notre pays une triple urgence : politique, économique et surtout éthique. Le chef de l’Etat, dont l’ambition pour un grand Sénégal dans une vaste Afrique libre et prospère ne fait pas de doute, est aujourd’hui face à son peuple et à l’histoire. Face à un moment décisif, son Destin.


Hamidou DIA - hilosophe-écrivain

Publié dans Contribution

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article