FETE DE LA GOANA: Le mensonge statistique est un crime économique

Publié le par guissguiss

L’hivernage 2OO8 a été pluvieux à la grande satisfaction de milliers d’agriculteurs qui, comme le dit l’adage, s’en sont remis au seigneur au moment de semer la graine. A vrai dire, la fête organisée à l’honneur du Président de la République , aurait dû être un hommage au maître des cieux qui a ouvert ses vannes pour inonder la terre et arroser suffisamment les espèces végétales mises en culture. Toutefois, on aura distingué dans l’organisation de cette fête les vrais paysans de ceux-là qui ont usé et abusé des moyens de l’Etat pour se faire aménager des champs dans des terroirs villageois et démontrer ainsi au maître qu’ils l’ont bien suivi dans sa propension à prêcher la bonne parole et donner les bonnes orientations.

En prélude à la fête, le ministre de l’Agriculture a recouru aux services de la presse pour faire de la propagande. Avec l’intelligence qu’on prête aux économètres, il a fait un étalage de chiffres pour démontrer que la grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance(GOANA) a atteint, voire dépassé largement les résultats escomptés.

Les céréales, toutes variétés confondues, seraient de l’ordre 722 000 tonnes tandis que l’arachide et le coton (cultures de rente) se situeraient respectivement à 726 0000 T et 39 301T. Il n’ y a pas de doute que si ces productions sont réelles, les sénégalais se régaleront sans craindre la famine que l’on désigne chez nous, par pudeur politique, sous le vocable de disette. Comme le Président de la République , le ministre est bien généreux avec les chiffres mais il est fort à craindre que la réalité soit autrement car dès que le paysannat aura commencé à se préparer pour les travaux de la prochaine campagne agricole, on se fera une idée de l’apport de cette fameuse GOANA dans la construction d’une économie rurale progressive.

De l’aveu même du ministre de l’Agriculture, les paysans ne devront compter que sur leurs propres réserves semencières (particulièrement l’arachide) pour emblaver les superficies qu’ils auront défrichées. La décision est discutable parce qu’elle traduit une certaine dérobade du gouvernement par rapport à ses engagements pour la reconstitution du capital semencier arachidier et ses responsabilités pour la dotation de moyens adéquats aux services de la recherche agronomique qui sont si dénués, qu’ils ne peuvent même pas payer à temps leurs factures d’électricité et échapper à une coupure dont la société sénégalaise d’électricité n’a cure des conséquences que cela engendre.

La décision est d’autant plus discutable que le ministre semble vouloir incriminer à l’avance les paysans avec des mises en garde du genre « ne bradez pas vos récoltes ». Il s’agit d’un faux-fuyant révélateur des insuffisances qui caractérisent la GOANA. Sur la foi de témoignages faits par des paysans et étayés par plusieurs constats pendant le déroulement de la campagne, nous soutenons que la fête organisée à la place de l’indépendance est l’illustration d’un mensonge statistique que l’on peut assimiler à un crime économique. Il est tout à fait illusoire de présenter la grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance (goana) comme le modèle accompli d’une politique agricole digne de ce nom.

Les résultats qui sont mis à l’actif de cette goana sont à proprement parler le fruit du labeur des paysans qui ont su asseoir leurs ambitions sur la dignité. Les chiffres alignés par le ministre de l’Agriculture ne résistent pas à l’analyse ; on ne convaincra personne à l’idée que c’est avec moins de 50 000 tonnes d’engrais qu’on a pu fertiliser 1 504 517 hectares pour obtenir les résultats énumérés plus haut. Les sols sont dans un état d’appauvrissement minéral si fort, qu’on ne saurait imaginer que de telles productions puissent être réalisées sur la base d’une agriculture extensive. Qui plus est, en amont de cette campagne les paysans n’ont pas été consultés, pour recenser les intentions culturales et déterminer les besoins réels en intrants et matériels aratoires.

En lieu et place d’une campagne planifiée en bonne et due forme, l’on a plutôt fait dans l’extrapolation et la bonne pluviométrie aidant, le ministre a trouvé une bonne raison de jubiler et d’inscrire sans discernement les bons points à l’actif de la goana.

En ce qui concerne la commercialisation des productions agricoles, le ministre a annoncé la création d’une société sans en préciser la forme et les procédures d’achat. Il est fort à craindre que cette compagnie de commercialisation, dont les contours restent inconnus, tombe dans les mêmes travers que certains opérateurs privés stockeurs qui ont été positionnés sur la base du clientélisme.

Les procédures de commercialisation doivent être exemptes d’erreurs et de toute forme d’escroquerie dont les paysans ont lourdement accusé les conséquences. Elles doivent être fortement sécurisées et transparentes afin que chaque producteur qui aura posé le fruit de son labeur sur la bascule, puisse recevoir le prix qui valorise sa peine.

C’est sous ce rapport également qu’il faut inscrire la requête légitime des paysans pour la fixation, en ce qui concerne particulièrement l’arachide, d’un prix au producteur égal, voire supérieur à 300 francs le kilogramme. Il serait, en effet, inique que les faveurs du marché international profitent seulement aux industriels qui, de surcroît, ont la latitude d’importer d’autres huiles végétales qu’elles commercialisent sur le marché local au prix fort.

Ensuite, s’il est avéré que la production céréalière est aussi importante que l’affirme le ministre de l’agriculture, le gouvernement se doit de mettre en place un comité interprofessionnel pour déterminer les conditions commerciales du surplus, une fois les besoins vivriers stockés. Le clou de la fête goana sera, selon le ministre, de faire don aux victimes des inondations de la banlieue dakaroise tous les produits que le Président de la République aura auparavant apprécié à la place de l’indépendance.

Sa générosité est sans doute louable mais l’idée qui sous-tend cet acte n’est pas pertinente. Cet acte est assimilable au saupoudrage et au populisme. C’est le lieu de dire que les productions céréalières dont se prévaut l’agronome en chef de la goana pourraient en partie permettre au commissariat à la sécurité alimentaire de jouer son véritable rôle de régulateur du marché s’il est vrai que le gouvernement a la volonté de faire jouer la solidarité au-delà des sinistrés de la banlieue.

Au total, lorsque le ministre et ses partenaires auront fini de fêter leurs moissons, ils devront sans tarder s’atteler à la préparation d’une véritable grande offensive agricole pour l’abondance et la nourriture, de concert avec les acteurs du développement rural. Il s’agit essentiellement d’améliorer les systèmes agraires, d’intensifier aussi l’élevage.

Il y a un ensemble de dispositions à prendre en matière de recherche agricole et d’encadrement aussi bien technique que commercial, pour faire de l’agriculture et du développement rural un des leviers majeurs de l’économie.

MBAGNICK DIOP,
Journaliste
président du groupement agricole les laboureurs.

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