Afrique de l’Ouest: Les pressions familiales alimentent les migrations clandestines

Publié le par guissguiss

Les rivalités fraternelles et familiales, la pression exercée par les parents et la communauté continuent d’encourager les migrations clandestines, selon une étude menée dans quatre pays par l’Open Society Institute of West Africa (OSIWA, un organisme financé par la Fondation Soros), et intitulée « Irregular Migration in West Africa » (« Migrations clandestines en Afrique de l’Ouest »).

Les chercheurs de cet organisme de plaidoyer à but non-lucratif, basé à Dakar, au Sénégal, ont passé trois mois à interroger une centaine de migrants clandestins et leurs familles au Mali, au Sénégal, au Ghana et en Mauritanie pour apprendre pourquoi et comment ces populations continuent de migrer clandestinement malgré les nombreux cas rapportés de noyades en mer, les contrôles frontaliers plus stricts, et les mesures de sécurité sévères et parfois meurtrières.

Les gouvernements de l’Espagne et de l’Italie, deux destinations européennes populaires pour les migrants qui ne disposent pas de visa de voyage, ont fait état de près de 25 000 nouveaux arrivants depuis le début de l’année 2008.

Les chercheurs de l’OSIWA ont appelé les parents, les syndicats, les employeurs, les dignitaires religieux et les migrants expulsés à en faire plus pour décourager les migrations clandestines, et recommandent un travail de proximité plus important de la part des leaders des communautés, une aide à l’emploi, financée par le gouvernement, et la création de centres d’orientation pour les jeunes.

Polygamie et attentes irréalistes

En raison des rivalités qui existent entre les coépouses (les femmes épousées par un seul homme dans les familles musulmanes polygames), chaque femme encourage ses fils à migrer pour améliorer son statut économique au sein du foyer, selon les chercheurs de l’OSIWA.

Les mères des migrants ont déclaré aux chercheurs que leurs maris n’avaient pas assez d’argent pour subvenir aux besoins de plusieurs épouses, et qu’elles dépendaient donc de leurs enfants comme sources de revenus supplémentaires.

La plupart des sondés ont expliqué que l’Europe semblait un lieu de vie idéal, une opinion qui reposait sur l’argent envoyé par les migrants dans leurs pays d’origine, via les centres Western Union poussiéreux des villages, sur les mariages fastueux des migrants rentrés au pays, sur les images de la vie en Europe, diffusées à la télévision, et enfin, sur les histoires racontées par les familles dont les enfants vivent à l’étranger.

Selon l’étude, les migrants sont responsables de véhiculer des images erronées, de provoquer des jalousies en dépensant leur argent et en se vantant, et de ne rien révéler des dangers et du désespoir auxquels ils peuvent être confrontés.

Les migrants choisissent la voie rapide… et parfois fatale

« J’ai 50 pour cent de chances de mourir dans le désert ou dans l’océan, alors qu’au pays, j’ai plus de 50 pour cent de chances de mourir, mais assez lentement », a résumé un jeune, qui tentait d’immigrer.

Cheikh Ba, sociologue à Dakar et coordinateur de cette étude, a expliqué à IRIN que les Africains d’Afrique subsaharienne tentaient d’accélérer les schémas de migration en vigueur depuis plusieurs siècles en Afrique de l’Ouest et ailleurs.

« Avant, les gens se rendaient dans d’autres régions d’Afrique de l’Ouest par voie terrestre et travaillaient là-bas pendant quelques années, le temps de mettre de l’argent de côté pour se rapprocher de l’Europe, s’ils quittaient même le continent. Mais ces cinq dernières années, on voit pour la première fois des gens motivés par l’impatience et le chômage, qui tentent de se rendre en Europe aussi vite que possible en empruntant des itinéraires ridicules et suicidaires ».

Selon M. Ba, les migrations s’effectuent désormais par voie maritime : les migrants embarquent sur de petits bateaux de pêche ou sur des bateaux pneumatiques pour parcourir les 1 000 kilomètres qui les séparent des îles Canaries, en Espagne, une destination populaire chez les migrants.

Mais bon nombre d’aspirants à l’immigration continuent de sillonner le désert en partant de Gao ou de Bamako, au Mali, pour atteindre l’Afrique du Nord et l’Europe.

Ils sont de plus en plus nombreux à se rendre jusqu’à la frontière israélo-égyptienne, qui s’étend sur 250 kilomètres, pour traverser la Méditerranée et arriver en Europe. Depuis janvier 2008, environ 600 aspirants à l’immigration, africains pour la plupart, ont été interceptés à cette frontière, située dans le désert du Sinaï, selon les forces de sécurité égyptiennes.

Pour préparer ces périples, a noté M. Ba, une industrie dirigée par les passeurs, en majorité africains, s’est développée avec la complicité des représentants de la fonction publique, qui sont payés pour fermer les yeux lorsque des migrants s’entassent dans des logements temporaires souillés d’urine, avant de se faufiler jusque sur le rivage pour embarquer, dissimulés par l’obscurité du crépuscule et quelques pots-de-vin.

« Le phénomène des migrations n’a rien de nouveau : il existe depuis plusieurs siècles. Mais ce sont les conditions qui sont en train de changer », a-t-il dit. « J’ai été horrifié et choqué par les cas qui m’ont été rapportés de jeunes migrantes violées par des passeurs dans des ghettos [qui abritent des logements pour migrants], les cas de migrants qui ont passé des mois dans le désert sans eau ni vivres, enchaînés les uns aux autres, les cas de passages à tabac dans les centres de rétention, de migrants expulsés sans avoir bénéficié d’une assistance juridique, et les histoires de procès menés en arabe sans interprète ».

Qui sont les migrants ?

M. Ba, sociologue, a expliqué que les migrants interrogés étaient des hommes, pour la plupart, bien que de plus en plus de femmes tentent également d’immigrer clandestinement avec leurs nourrissons.

Les migrants clandestins ne sont pas les plus pauvres de la région : il faut au moins 1 400 dollars, soit l’équivalent de deux ans de salaire, en moyenne, dans certains pays d’Afrique subsaharienne, pour tenter une traversée clandestine. « Leurs familles ont des bijoux à vendre ou des proches à qui emprunter de l’argent ».

L’étude de l’OSIWA a été menée à la suite d’un autre rapport, publié par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et selon lequel les migrations clandestines à partir de l’Afrique subsaharienne sont relativement rares, et le nombre des migrations clandestines de l’Afrique subsaharienne vers l’Europe est exagéré et dérisoire par rapport aux migrations légales, ou à celles des Nord-africains.

Selon les estimations de l’OIM, 35 000 migrants clandestins d’Afrique subsaharienne tout au plus quittent leur région pour se rendre en Afrique du Nord et en Europe chaque année, un nombre inférieur à celui des arrivées légales.

Mais Djibril Ba, qui a mené les recherches de l’OSIWA en Mauritanie, a expliqué à IRIN que le plus important, ce n’était pas tant les statistiques que cette tendance perturbante à la migration.

« Nous n’allons pas ouvrir un débat sur les statistiques, parce qu’il est trop difficile de les déterminer avec certitude. Ce qui compte, c’est qu’actuellement, pendant la haute saison, environ trois embarcations, avec à leur bord jusque 150 personnes, quittent chaque semaine le rivage de Nouadhibou [nord de la Mauritanie]. Mais combien d’autres partent, et combien meurent en mer et dans le désert ? Ça, on ne peut pas en être certain ».

D’après M. Ba, le nombre de personnes qui tentent de quitter l’Afrique subsaharienne a considérablement augmenté ces dernières années et reste constant malgré des mesures de sécurité sévères et une surveillance frontalière plus étroite le long du littoral ouest-africain.

« Les migrants trouvent le moyen de partir », a-t-il dit. « Ils m’ont dit qu’ils préféraient mourir plutôt que vivre dans la honte de ne pas pouvoir travailler, se marier, ou subvenir aux besoins de leur famille ».

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