La Côte d’Ivoire tremble

Publié le par guissguiss

Moralisation de la vie publique - La Côte d’Ivoire tremble
L’opération mains propres engagée par le chef d’Etat peut, si elle est bien menée, créer un nouveau réflexe chez l’Ivoirien.
Branle-bas, peur, peur-panique, colère, ire. Mais aussi joie, rire, «enjaille-ment». En fait, c’est une révolution. Depuis le milieu des années 70 où Houphouet a initié une opération mains propres qui a vu le débarquement des Henri Konan Bédié et consorts pour malversation, c’est la première fois qu’une opération similaire est engagée par l’Etat de Côte d’Ivoire. De l’“esprit de juillet 77” à celui de juin 2008, que de chemin aura-t-on fait ! Que de détournements de fonds, de faux et usage de faux, de blanchiment d’argent sale, de vol ! Ces vilaines pratiques étaient devenues si récurrentes qu’elles ont fini par s’incruster dans les habitudes de bien de nos compatriotes. Voler, détourner les deniers publics, était devenu la règle de gestion des affaires de l’Etat. Cela, au nez et à la barbe des Ivoiriens qui assistent journellement à la destru-ction de l’édifice social. L’Ivoirien moyen avait le net sentiment d’être à la fin de son parcours terrestre. Malheur pour lui, la guerre déclenchée en 2002 est venue le replonger dans l’abîme, lui qui, avec les deux premières années de la Refondation, avait commencé à espérer fortement en des lendemains meilleurs. L’état de guerre, moment de non-droit, de manque de contrôle et de vigilance, a été choisi par nombre d’Ivoiriens et de non Ivoiriens pour faire toutes sortes de trafics illicites. On croyait, naïvement, que le soleil ne se lèverait plus jamais sur la belle Côte d’Ivoire. Et que jamais, on n’aurait le temps d’apprécier les uns et les autres dans leur quotidien.
Erreur ! Laurent Gbagbo ressemble peut-être à Houphouet (pour parler comme Fologo) mais il n’est pas Houphouet. Mieux, il a eu le temps d’avertir les Ivoiriens sur sa phobie des détournements et de la mal gouvernance. En ce qui est des gestion-naires de la filière café-cacao, il avait dit, déjà : «Je vais vous donner la filière mais je serai sans pitié pour ceux qui vont détourner l’argent des paysans». Les pauvres, ils n’ont pas entendu ces propos qui sonnent encore aujourd’hui dans nos oreilles comme la voix chaude du muezzin. Certains, exploitant à souhait le point faible de l’homme qui est qu’il éprouve beaucoup de mal à faire du mal à son prochain, ont chacun à son niveau, multiplié des fautes en comptant sur la magnani-mité du chef de l’Etat. Ceux-là ont oublié royalement que la gestion moderne se fait avec l’opinion publique. Celle-ci ne cachait plus sa désolation et montrait de plus en plus sa colère. On a beau être magnanime, on ne peut pas ne pas se montrer solidaire de son peuple quand on préside à sa destinée et qu’on est soi-même un fils du peuple. Fidèle à son caractère de moteur diesel (il démarre lentement pour être insaisissable une fois qu’il a atteint la vitesse de croisière), Laurent Gbagbo a pris le temps qu’il faut pour ne pas se tromper et frapper juste au juste moment. La question de l’opportunité d’un acte revêt ici tout son caractère de circonspection.
Depuis le mois d’août dernier, il a engagé le procureur de la République sur la voie de la recherche de la vérité dans la filière café-cacao que l’on dit éclaboussée par tant et tant de détournements. Onze mois après, les premières arrestations ont commencé et la peur s’empare de tout le monde. Partout, c’est le branle-bas.
Dans les foyers, dans l’administration, même dans les structures privées, on observe, on s’observe et on s’inquiète ; on remet les choses en place ; on déplace tel dossier pour le placer loin parce qu’on croit qu’il pourrait conduire à un appel téléphonique du magistrat-enquêteur. On surveille et on se surveille. Parfois aussi, on a peur de sa propre ombre. Les murs n’ont-ils pas parfois des oreilles ? La peur chez certains Ivoiriens est montée d’un cran le jeudi dernier quand, au terme du conseil des ministres, le chef de l’Etat a indiqué que la procédure judiciaire sera étendue à tous les secteurs. Tous les secteurs ? ça commence à sentir mauvais.
Selon des observateurs, si cette politique continue, si l’épée de Damoclès continue d’être suspendue régulièrement sur la tête de tous et, principalement des gestionnaires des affaires de l’Etat, la Côte d’Ivoire s’en tirerait à bon compte. Rien qu’avec la lutte contre le racket des FDS, les différents SICTA du pays sont envahies par des propriétaires de véhicules pour faire leur visite technique. Pareil pour le Trésor dont les bureaux accueillent les nouveaux demandeurs de vignettes. «A cette allure, confie un professeur d’économie, le budget de la Côte d’Ivoire va croître rapidement».
«Si l’Etat gagne, Laurent Gbagbo, le chef de l’Etat gagne. S’il gagne, forcément, son parti, le FPI, gagne», conclut un politologue. Pour lui, cette trouvaille du chef de l’Etat va nécessairement mettre tout le monde d’accord. Car aucun Ivoirien, fut-il parent d’un inculpé, ne peut s’opposer à la décision du président de la République de moraliser la vie publique. Bien au contraire, elle le réconciliera pour de bon avec ceux qui, jusque-là, ne comprenaient pas son mutisme. Avec cette décision courageuse de n’épargner personne, pas même ses proches, Gbagbo se met en phase avec le peuple et montre que s’il n’y avait pas eu la guerre, le pays n’aurait pas dérapé de la sorte.
La décision du chef de l’Etat est si juste et opportune que même ses concurrents politiques ne dorment plus que d’un seul œil. Non pas qu’ils sont directement impliqués dans la procédure judiciaire, mais parce que les plans qu’ils ont échafaudés vont s’écrouler comme des châteaux de cartes. Un militant indécrottable du RHDP nous soufflait il y a peu que «le dernier tacle glissant de Gbagbo ne nous arrange pas du tout. D’abord parce qu’il nous a surpris mais surtout parce que nous avons bâti toute notre stratégie de campagne autour du thème de l’impunité». Or, voilà que plus qu’un thème de campagne, Gbagbo fait de l’impunité un axe de bonne gouvernance. Ce qui, manifestement, désarme ses détracteurs et les oblige à revoir de fond en comble leur stratégie. Si ce n’est pas de la mer à boire…
Un autre politologue estime cependant qu’il faut attendre la fin de la procédure pour comprendre et voir si oui ou non Gbagbo peut tirer réellement profit de cette opération. Car, explique-t-il, tout dépend de la position qu’adoptera le FPI dont certains cadres figurent sur la liste rouge du procureur de la République. Si le parti d’Affi N’guessan gère avec tact la situation en ne faisant rien pour saborder le processus engagé, la victoire à la prochaine présidentielle sera tout près. Il lui suffira simplement de tendre la main pour que le fruit mûr tombe dans son escarcelle.


Abdoulaye Villard Sanogo

Publié dans Monde

Commenter cet article